Le Couvent des Anges à l’Aber-wrac’h


                                                                                                                         par Georges Menut


Descendant du bourc parrochial pour se rendre au port d’Aber-Grac’h, vous ne pouvez qu’admirer en passant la belle église et le dévot monastère de Notre-Dame des Anges, de l’Ordre des Pères Cordeliers observantins”. ainsi s’exprime Albert Le Grand dans la “Vie des Saints de la Bretagne Armorique” au sujet du couvent des Anges dont s’élèvent, depuis 450 ans, sur l’embouchure de l’Aber-wrac’h, les solides bâtisses a u granit patiné par les pluies, les brumes, les soleils et ces grands souffles d’Ouest chargés d’embruns et de sel.


C’est en effet le “dimanche 4e après Pasques” de l’année 1507 que fut inauguré le monastère sur un terrain dépendant de la Seigneurie de Kermavan, cependant que Messire de Kermarvan, évêque du Léon, bénissait l’église sous le vocable de “Notre Dame des Anges”.


L’établissement devait héberger des moines Cordeliers ou Franciscains en provenance de l’île Vierge en Plouguerneau. Sur les instances d’Alain, vicomte de Léon et de Rohan, ces moines avaient fondé les abbayes de Cuburien en 1458 et de Landerneau en 1488. On imagine qu’ils abandonnèrent volontiers une île exposée aux rudes vents du large et menacé par la mer pour venir s’installer, à l’intérieur de l’Aber, dans des locaux confortables, au fond d’un”traon”, d’un vallon boisé, abrité des vents froids de l’Est ou du Nord-Est, à proximité d’un excellent point d’eau, une intarissable fontaine dispensant sans arrêt la plus claire et la plus pure des ondes.


Les Cordeliers occupèrent leur monastère pendant 76 ans, au bout desquels, en 1583, des Récollets à la règle plus austère, vinrent remplacer les premiers occupants. Cet ordre séjourna an Couvent jusqu’à la Révolution, encore que les bâtiments subiront d’importants dommages au cours d’un incendie en 1692. Il ne semble pas que l’effectif de la communauté ait jamais été très important. S’il comprenait 18 religieux en 1689, il était réduit à 8 moines en 1768, auxquels venaient s’ajouter divers domestiques : jardiniers, cuisiniers, couturiers, valets de toutes sortes, ainsi qu’un nombre assez important de laîcs qui venaient, tout en faisant retraite, demander à l’air vivifiant de la côte bretonne de revigorer leur santé chancelante.


Aussi ne s’étonne-t-on pas de découvrir que “tant que pour la nourriture du dit couvent que pour l’office” une provision de 40 pipes de vin était jugée nécessaire pour l’année. Quand on sait que la pipe correspondait à 440 litres de vin, on conçoit avec quel zèle les habitants des “Anges” mettaient à exécution le conseil gravé sous forme de distique sur leur cadran solaire aujourd’hui disparu : “L’heure passe, repentons-nous si nous ne la mettons pas à profit car, une fois passée, elle ne revient plus”.


Voici les noms des religieux de la communauté en 1790 :

Jacques Poupelard, né à Cariolet en Plessala le 2 août 1724 qui, sous le nom de Père Augustin prit l’habit chez les Recollets de Cuburien.

Il prêta serment devant la municipalité de Landerneau en 1791 et mourut en cette ville le 11 janvier 1800.


Charles Coussais, natif de Brest en 1721. Il prit profession à Cuburien le 4 juillet 1740, sous le nom de Père Benjamin. Lui aussi prêta serment, fut nommé vicaire à Landerneau en 1792 et on le retrouva vicaire de Lampaul en 1793.


Thomas (René-Joseph) définiteur (il s’agissait d’un religieux chargé des affaires administratives et disciplinaires) et Cornouaillais de Plonéis. Il fit profession à Cuburien en 1759 sous le nom de Père Joseph-Marie. Il prêta serment et fut nommé vicaire dans sa commune d’origine où il vivait encore en 1800


Goulven Abautret (Père Corentin), frère du Tiers-Ordre, chargé de la cuisine et du jardin déclarait, en 1791, se retirer à Landéda..


Il est aussi fait mention d’un frère loi, Claude Merglet, né à Saint-Pol-de-Léon en 1739, décédé le 26 août 1800 à l’hospice de Quimper.


Dés la fin de 1791, tous les moines avaient quitté le Couvent des Anges.


Deux gardiens, payés 25 sols par jour, assurèrent dès lors la surveillance de la propriété et des biens qu’elle abritait, biens sans grande valeur à en croire le compte rendu d’inventaire en date du 21 juillet 1791 : “la modicité des objets inventoriés nous fait envisager que, si l’on attend 1 mois pour les faire vendre, ils ne produiront pas à peine la somme qu’il faudra payer aux gardiens pour leur salaire”.  Notons au passage : 5 plats d’étain, 2 douzaine de fourchettes et cuillères de bois, un vieux cheval “baye noir” et, dans la bibliothèque, 1 200 volumes environ….  


Les ornements et autres effets de culte qui étaient en grand nombre dans la dite communauté sont tous disparus. Nous ne savons pas ce qu’ils sont devenus” écrit le porte parole de la municipalité de Landéda.  


Un certain François Mingam, du Diouris en Plouvien, acquit le vieux cheval pour 25 livres, cependant que « l’herbe et les foins » échurent à l’un des gardiens pour 54 livres. Un stock de goémon, entreposé dans la propriété fut vendu 4 livres 10 sols la charretée « une grande partie de ce goémon étant pourrie » et ne pouvant aux dires de l’agent national des salpêtres Gurtler « servir nullement pour l’exploitation des salpêtres ».


Le 23 juillet 1792, toute la propriété fut adjugée, au titre de bien national, à Joseph-Xavier Vatrain, ingénieur des bâtiments civils à Brest, qui s’en rendit acquéreur pour la somme de 15.100 livres, lequel Vatrain se hâta de louer trois charrettes dans lesquelles il chargea entre autres choses précieuses, les 1 200 volume de la bibliothèque qu’il fit diriger sur Brest.


On ne peut que déplorer, avec la municipalité de l’époque, qu’une telle collection , où devaient certainement figurer de vieux manuscrits de grande valeur et des documents précieux, susceptible d’éclairer les chercheurs quant au passé de notre région, n’ait pas été reconstituée


Le monastère appartint entre autres à la famille de Keratry, puis à M. Eugène Deshayes de Brest. Il retrouva, sous le nom d’ « Hôtel des Anges » sa vocation d’établissement d’accueil jusqu’en 1937, date à laquelle le regretté Dr Mignard, bien connu des Brestois, en fit, après l’avoir fort intelligemment restaurée, sa résidence d’été. Il fit remettre à jour le cloître où figurent, creusées dans le granit, des inscriptions gothiques difficilement déchiffrables. Rappellent-elles les noms de maître d’œuvre ? de bienfaiteurs ? Constituent-elles un hommage aux fondateurs du couvent ?


La chapelle, maintenant en ruines, est envahie par les broussailles. Ne subsistent que les murs et le pignon Est. C’était un bel édifice de 27,30 de long, 7,10 de large et 12 m de hauteur sous lambris. Derrière le mur de l’abside, on remarque un local de 7 m de long qui pourrait avoir tenu lieu de salle de capitulaire.


J’ai connu des vieillards qui se souvenait avoir vu célébrer des offices dans cette église dont le « pardon » se fêtait le mardi de Pâques. Elle servit ensuite de magasin et de décharge. Elle abrita entre autres, au début de ce siècle, les barriques de vin du cargo « Vesper », ou tout au moins celles qu’on put récupérer car bon nombre furent interceptées et… rapidement vidées. Bien des anciens de la côte se souviennent encore, non sans attendrissement, de ces inoubliables journée de liesse.


J’y ai vu entreposés, d’énormes troncs d’arbres munis d’anneaux, destinés à barrer, en temps de guerre, le chenal de l’Aber-Wrac’h. Les « termajis » (1) romanichels, montreurs d’images, en faisaient leur salle de spectacle. Ils y installaient leur lanterne magique, ou, plus tard, leur « cinématographe » et projetaient, dans un relent d’acétylène, de vieux films rayés devant un public d’une extrême indulgence, non sans accompagner le spectacle de savoureux commentaires qui, à eux seuls, justifiaient le déplacement.


Il est curieux de constater que les bâtisseurs de l’église avaient disposé dans les murs un certain nombre d’alvéoles de terre cuite, en forme de conque, destinées à améliorer l’acoustique..


On y distingue encore les enfeus où figurent le lion de Tromenec et le pélican des seigneurs de Coum, en Lannilis. L’enclos triangulaire du cimetière, aux tombes aujourd’hui disparues, s’étendait à l’Est, entre la chapelle et la route.


A l’entrée du couvent, l’antique et traditionnel figuier prodigue, l’été, son ombrage.   


La maison du Prieur, propriété de M. Marchand, est séparée de l’ensemble. Elle se dresse au carrefour de la nouvelle route touristique et de l’ancienne route de Landéda. On s’étonne d’y découvrir un mûrier, spécimen assez inattendu de végétation provençale que certains ordres avaient coutume de planter au seuil de leurs communautés.


Le logis d’habitation jouxte la chapelle. Il se prolonge par les communs, surmontés d’un pigeonnier. La maison qui abrita jadis la bibliothèque, avec son escalier extérieur couvert d’un auvent, avec son plafond voûté et ses immenses cheminées a gardé tout son caractère.


Toute la cour intérieure, son vieux puits décoré, ses grandes arcades, constituent un ensemble architectural aux proportions parfaites et s’ouvre sur un vaste jardin clos d’un mur centenaire qui a, lui aussi, bravement résisté aux atteintes du temps.


Là, tout est calme et silence. L’été, dans la pénombre du crépuscule, alors que les vieilles exhalent encore la chaleur du jour, que les chouettes silencieuses sortent des ruines de la vieille chapelle, que le vieux figuier laisse flotter dans l’air son discret parfum, on se prend à évoquer le passage furtif de religieux en robe de bure vaquant aux derniers travaux du soir ou regagnant, dans un léger crissement de sandales, leurs cellules ou le bruit régulier des vagues sur la plage toute proche et le cri immuable et monotone des oiseaux de mer bercèrent si longtemps leur sommeil.


Sources : Bulletin de la Société archéologique du Finistère (1916)

               Fonds Le Guennec (archives de Quimper)

               Vie des Saints de Bretagne Armorique (A. Le Grand)

               Renseignements dus à l’extrême amabilité de Mme Le Bars de Quimper (archives du Finistère) et de M. Jacques Deshayes, fils de Eugène Deshayes.


(1) Déformation bretonne de « lanterne magique)

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